Une nouvelle du Carladez

L'Escoufle - Stéphane Bédéloup

Intermède - Entre 1885 et 1976

L'exode des Aveyronnais à Paris

Le milan observe depuis le ciel le vide que laissent les départs, ferme après ferme, vallée après vallée.

Depuis le milieu du XIXe siècle, déjà, mais surtout après la guerre de 1914 qui avait saigné les villages, les jeunes du Carladez et de la haute vallée du Lot étaient montés à Paris. Pas tous d'un coup. Par filières. Le premier qui partait, un cousin, un voisin, un beau-frère, devenait porteur d'eau dans un quartier de la capitale, ou commis dans un café. Puis il devenait gérant. Quelques années encore, propriétaire. Et il faisait monter les autres. C'est ainsi que des centaines, puis des milliers d'Aveyronnais s'étaient retrouvés à tenir, à Paris, des cafés, des bistrots, des charbonneries, ces commerces où l'on vendait à la fois du vin au comptoir et du charbon pour chauffer les appartements. Au tournant du siècle, plus de la moitié des cafés-charbons de Paris étaient tenus par des Aveyronnais. Dans toutes les familles de Mur, de Brommat, de Lacroix ou de Valon, il y avait au moins un cousin à Paris. On disait à Paris avec un mélange de fierté et de mélancolie, parce que ceux qui montaient ne redescendaient souvent que pour les enterrements et la fête de la Saint-Jean. Leurs enfants parlaient français sans accent, ne savaient plus l'occitan, et ne reviendraient peut-être jamais.

Le milan voyait tout cela. Il voyait les départs en bus, à Mur, le matin, après les fêtes, quand les jeunes embrassaient leurs parents et montaient avec leur valise. Il voyait les retours, plus rares, parfois en voiture. Elles peinaient dans le chemin du hameau et couvraient les enfants de poussière. Il voyait les hameaux se vider, les fermes tomber en ruine. Il voyait les pâtures, que personne ne fauchait plus, repartir en friche.

C'est dans ce pays qui part que Camille arrive, à l'été 1976, chez son oncle Daniel installé dans une ferme rachetée pour une bouchée de pain. Le milan resserre ses cercles.

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