Une nouvelle du Carladez
L'Escoufle - Stéphane Bédéloup
L'Escoufle - Chapitre final
Ce qui n'a pas de nom
Le lecteur est arrivé la veille au gîte Les Coultades de l'Escoufle, à Valon. L'après-midi, un escoufle est entré par la fenêtre ouverte et s'est posé sur le dossier d'une chaise, à un mètre de lui.
Tu vois, dans l'air entre toi et l'oiseau, ce qui semble être une silhouette. Pas une apparition. Pas un fantôme. Plutôt une trace, une ébauche, comme un pli dans l'air. Et dans ce pli, tu reconnais un enfant. Un enfant de neuf ou dix ans, vêtu d'une tunique de toile grossière, qui a les pieds nus dans la poussière. Il s'appelle Pèire. Tu ne le sais pas à proprement parler, mais tu le sais. Il te sourit. Il porte dans sa main un éclat de basalte. Avant que tu puisses le saisir, l'enfant n'est plus là. Il est devenu l'oiseau, l'oiseau sur le dossier de la chaise, qui te regarde avec la même intensité.
Tu vois, dans l'air entre toi et l'oiseau, ce qui semble être une silhouette. Pas une apparition. Pas un fantôme. Plutôt une trace, une ébauche, comme un pli dans l'air. Et dans ce pli, tu reconnais un enfant. Un enfant de neuf ou dix ans, vêtu d'une tunique de toile grossière, qui a les pieds nus dans la poussière. Il s'appelle Pèire. Tu ne le sais pas à proprement parler, mais tu le sais. Il te sourit. Il porte dans sa main un éclat de basalte. Avant que tu puisses le saisir, l'enfant n'est plus là. Il est devenu l'oiseau, l'oiseau sur le dossier de la chaise, qui te regarde avec la même intensité.
Tout de suite après, dans l'air à côté du premier pli, un autre pli s'ouvre. Un autre enfant, Joan. Il te regarde. Tu reçois, sans paroles, la certitude qu'il y a une chose en dessous de tout ce qu'on construit avec les mots. Elle ne se construit pas, ne se détruit pas. Elle était là avant les mots et sera là après. Elle reste exactement la même qu'on s'en souvienne ou qu'on l'oublie. Joan ne te la dit pas. Il la montre en te regardant.
Dans un troisième pli, c'est Aubin, avec ses mains de jeune apothicaire. Il te montre, dans sa paume ouverte, un petit feu - pas une flamme, juste une lueur jaune-citron-vert qui flotte à un centimètre au-dessus de sa peau. Tu sais, en regardant cette lueur, qu'elle est exactement la même que la lueur du soleil qui entre en ce moment par la fenêtre du gîte et fait son rectangle sur la table. La même. Pas semblable. Pas analogue. La même.
Sasi. Tu ne sais pas comment tu la reconnais, mais tu la reconnais. Elle tient à la main une carafe d'eau claire. Tu la prends. Tu la regardes. À travers le verre, tu vois la cascade du Saut du Chien qui tombe à l'envers parce que la carafe inverse l'image. Mais c'est la même eau. Il n'y a qu'une seule eau qui tourne et tombe et coule et s'évapore et revient et coule encore depuis le commencement.
Voici Camille, adulte, dans la cinquantaine, qui te regarde avec un sourire à la fois doux et un peu fatigué. Il ne te tend rien mais il te montre, du doigt, l'air autour de toi. Il te fait comprendre que ce que tu cherches est dans le passage de l'air, dans cette qualité-là, dans cette circulation invisible qui ne s'arrête jamais et qui n'a pas de nom.
* * *
C'est à ce moment-là que tout se fond.
Ce chapitre est la destination de sept siècles de récit. Ce qui se passe avant - la pierre, le silence, le feu, la graine, la lumière, le souffle - mène ici, à cette fenêtre, à cette lumière dans l'air, à cet oiseau qui te regarde.
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