Une nouvelle du Carladez
L'Escoufle - Stéphane Bédéloup
Intermède - Entre 1885 et 1976
Le barrage de Sarrans et le village de Tréboul noyé
Les premiers chantiers commencent dans les années vingt. Mais le grand chantier, le décisif, c'est celui de Sarrans, à dix kilomètres en amont de Valon. Les travaux débutent en 1929. Le barrage va faire cent cinq mètres de haut, deux cent vingt-cinq mètres de long, il va retenir la Truyère sur trente-cinq kilomètres en remontant la gorge. Pour le construire, on amène deux mille ouvriers. La plupart sont étrangers, Italiens, Espagnols, Portugais, Yougoslaves, Algériens. On les loge à Brommat et à Sainte-Geneviève dans des baraquements rapidement montés. Une cinquantaine d'entre eux mourront sur le chantier - des accidents, des chutes, un éboulement de tunnel, un noyé dans les eaux du chantier. Beaucoup plus tard, en 1999, on posera une stèle en mémoire de ces malheureux, au belvédère du barrage.
À Valon, on regarde tout cela d'en haut. On regarde cette scène à laquelle on n'est pas mêlé directement. Le hameau est trop loin, trop perché, pour être noyé. Mais on sait, parce qu'on a des cousins là-bas, parce qu'on lit les journaux qui montent régulièrement de Mur, parce que le curé en parle au prône, ce qu'il y a en bas, dans le fond de la gorge, dans la zone qui va être noyée.
Il y a le village de Tréboul. Quarante habitants, pas plus, des fermiers, des métayers, pauvres, comme tout le monde dans cette gorge, et un pont. Un pont qu'on a construit au XIVe siècle, du temps de la guerre de Cent Ans, qu'on appelle le pont aux Anglais. La légende veut que des routiers anglais l'aient utilisé pendant les chevauchées du Prince Noir. Ce pont, en 1927, deux ans avant le début des travaux du barrage, a été inscrit aux monuments historiques. Pour les habitants, c'était une immense fierté même si personne ne savait trop ce que cela voulait dire, monuments historiques. On savait juste que le pont, qui était là depuis cinq siècles, allait disparaître sous l'eau, malgré son inscription, malgré la mention dans les livres, malgré tout. La République, qui inscrivait les monuments d'une main, les noyait de l'autre.
En 1934, la mise en eau commence. La Truyère monte lentement dans la gorge, comme une marée à laquelle on aurait donné des semaines au lieu de quelques heures. On a évacué Tréboul l'année précédente. Les habitants ont reçu une indemnité. Pour des gens si pauvres, c'était presque une aubaine, on l'a dit plus tard, sans amertume. Ils sont partis ailleurs, à Sainte-Marie, à Brommat, à Mur. Mais leurs maisons sont restées. Le pont aussi. L'eau est montée. Elle a noyé les granges, les rez-de-chaussée, les toits, le pont. On dit qu'une vieille du hameau refusa de partir, la dernière nuit. Ses fils durent la porter. Elle ne regarda pas en arrière. Elle dit seulement, dans le chemin qui montait : l'eau ne sait pas ce qu'elle noie.
Au bout de quelques semaines, il n'y avait plus rien à voir : juste un grand plan d'eau, lisse, gris, que le vent ridait à peine, dans cette vallée qui ne ressemblait plus à ce qu'elle avait été.
Le lac de Sarrans est aujourd'hui un lieu de baignade et de promenade. Sous ses eaux, à vingt mètres de profondeur, le pont de Tréboul attend toujours.
Lire L'Escoufle sur Kindle