15 avril 1945

Les déportés au Kommando

En fin de journée, quels sont donc ces bruits qui vont en s'amplifiant ? Pourquoi la population doit-elle rester cloîtrée dans les maisons, et que fait là cette armée de soldats motards qui bouclent les rues ? Renseignements pris, il s'agit, devant l'avance des armées américaines, du repli du camp de déportés de Dachau, situé à une soixantaine de kilomètres du village.

Voici les voitures militaires, les motards des sections spéciales et le troupeau des déportés. Et la population, derrière les fenêtres, peut voir s'écouler toute la misère du monde et la bestialité des S.S. qui la mène. A coups de crosse, de pieds, d'injures, ils font avancer ces malheureux vêtus de rayures sinistres. Ils sont maigres, blêmes, et peuvent à peine se tenir debout. Alors on va vite : la barrière sur rue est arrachée et la horde s'engouffre dans la cour de la ferme du Kommando. Les déportés sont alignés, comptés, battus, puis finalement parqués dans les deux granges de la ferme.

Bouleversés, le personnel de la ferme et Roger portent malgré tout un chaudron de pommes de terre cuites vers les granges. Le chaudron renverse une partie de son contenu sur le fumier ; aussitôt la horde des miséreux bondit et se rue sur cette manne imprévue. Jurons et cris des gardiens, qui tapent sur la meute jusqu'à la dernière patate ramassée.

C'est le silence de la nuit, troublé seulement par le pas cadencé des gardiens devant les granges. Au matin, il manquait quelques déportés, dissimulés dans le foin. Baïonnette au canon, les S.S. fouillent et s'acharnent. Quelques malheureux sortent spontanément, d'autres ensanglantés, mais tous sous une pluie de coups. L'horreur, l'horreur dans sa plénitude.

Une page de la captivité qui laissera une blessure à Roger. Jamais il ne pourra l'oublier, ni l'évoquer sans ressentir une émotion de tristesse et de dégoût qui lui monte à la gorge et serre sa voix.

Deux semaines avant leur propre libération, les prisonniers du Kommando 1627 croisent la colonne des déportés de Dachau. Un chapitre que Treize qu'ils étaient ne pouvait pas taire.
Commander Treize qu'ils étaient