Juillet 1941
Le chevreuil
C'était jouer à pile ou face pour le patron de Roger que de l'envoyer travailler seul en forêt. Ou le prisonnier s'évadait, ou il revenait. Roger partait vers neuf heures avec une sacoche garnie d'un copieux casse-croûte. Son travail consistait à nettoyer les allées, ramasser les branches mortes et faire des petits fagots, et il devait quitter la forêt à dix-huit heures pour être au ramassage des prisonniers à dix-neuf heures.
Roger aimait ce genre de travail. D'abord, il était libre pendant neuf heures ; personne derrière lui pour le pousser au travail. De plus le temps était clément, de belles journées ensoleillées. Et l'air pur de la forêt le remplissait d'une douce euphorie, atténuant la tristesse latente qui le tenaille sans répit.
En un de ces jours remplis de soleil et de solitude, après avoir fait ses trente-cinq fagots et déjeuné de deux grosses tranches de pain et d'une tranche de lard fumé, il s'étend sur l'herbe d'une petite éclaircie pour faire une bonne sieste.
Soudain, il entend des craquements légers, des bruits d'herbe arrachée et de petits martèlements sur le sol. Sans faire le moindre mouvement, il entrouvre un œil. Une masse qui lui semble énorme est à cinquante centimètres de lui. Il retient son souffle et aperçoit un chevreuil occupé à brouter l'herbe tendre du lieu. Etant dans son vent, celui-ci ne le sent pas, mais soudain, inquiet, il s'arrête, lève la tête et aperçoit l'homme. Stupéfait, le temps d'une seconde, il fait un bond énorme et disparaît dans les fourrés. Roger, encore tout tremblant de tension, se relève et regarde avec émotion les branches qui remuent encore du passage de la gracieuse bête.
Quelle merveilleuse rencontre avec la nature vraie, il vient de faire !
Entre les travaux forcés et l'angoisse de la captivité, quelques heures volées, seul, dans la forêt de Basse-Bavière.Commander Treize qu'ils étaient