Une nouvelle du Carladez

L'Escoufle - Stéphane Bédéloup

Prologue

Valon et les gorges de la Truyère

Avant qu'il y eût une place forte, vers 1150, puis un château quelques décennies plus tard, il y avait déjà les milans.

Ils tournaient au-dessus du promontoire où le ruisseau d'Alcuéjoul descend par le nord rejoindre la Truyère, dans cet angle de gorge si encaissée que le soleil n'y descend qu'à la mi-journée et s'en retire avant les vêpres. Ils tournaient au-dessus des hêtres, des chênes nains, des éboulis de basalte que l'hiver fendait et que l'été recuisait. Sur l'autre rive, l'eau d'un torrent sans nom sautait d'un seul jet la falaise et tombait en poussière blanche dans la Truyère. On l'appellerait plus tard le Saut du Chien, mais pour l'instant elle n'avait pas de nom, elle tombait, c'est tout, et son bruit montait dans la gorge les jours de vent calme, étouffé, lointain, comme une rumeur de sang dans l'oreille.

Ils tournaient avant les hommes, et quand les hommes vinrent, d'abord quelques pâtres, puis quelques cabanes, puis un nom murmuré, Valon, ils continuèrent de tourner, sans rien changer à leur manière.

On les appelait des escoufles, dans la langue d'ici. Le mot est vieux comme la pierre. Il dit le cri, le coup de queue dans l'air, la patience aussi, cette façon qu'ils ont de ne pas battre des ailes, de se laisser porter par ce qu'on ne voit pas.

Parmi eux, il y en a un qui sait.

On ne le distingue pas des autres. Il a la même envergure rousse, la même queue fourchue, le même oeil jaune. Mais lui, il tourne, il cherche. Il a tout son temps, parce que le temps, justement, fait partie de ce qu'il sait.

Il cherche un enfant.

De 1280 à nos jours, à travers sept siècles et sept enfants, L'Escoufle traverse le Carladez sous le regard de ce milan qui sait et qui attend.

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