Le mardi de Marthe Calmels
À l'automne 1958, Émile Ferrand faisait la tournée de Montvalès, sur le causse au nord de Rodez, depuis onze ans. Il connaissait chaque chien, chaque portail qui grince, chaque veuve postée derrière son rideau pour savoir s'il y avait quelque chose pour elle. Il montait la côte à vélo, la sacoche de cuir battant contre sa cuisse, et redescendait en roue libre en sifflant, parce qu'en fait il n'avait jamais su siffler autrement qu'en descente.
Marthe Calmels, elle, n'attendait pas derrière un rideau. Elle se tenait sur le pas de sa porte, droite comme un piquet, une enveloppe à la main. Tous les mardis. Elle habitait la dernière maison du village, tout en haut, juste après l'église. Sa maison avait des volets bleus et un rosier qui grimpait jusqu'au toit. Elle écrivait chaque semaine à sa sœur Louise, à Rodez.
Le problème, c'est que Louise était morte depuis trois ans. Tout le village le savait. Le curé l'avait annoncé en chaire, et Marthe avait pris le car pour l'enterrement. Elle était revenue le soir même sans dire un mot à personne.
Les premières lettres étaient revenues au bout d'une semaine, tamponnées « Décédée, retour à l'envoyeur ». Émile les avait rapportées à Marthe, la première fois, puis la deuxième. La troisième fois, elle n'avait pas ouvert. Il avait frappé, attendu, puis il était reparti avec la lettre. Il ne savait pas quoi en faire, en fait. Il l'avait rangée dans le tiroir de la cuisine, entre les factures de l'EDF et l'almanach des PTT.
Trois ans plus tard, le tiroir ne fermait plus. Il y avait là cent cinquante lettres, toutes adressées à Madame Louise Calmels, 12 rue Neuve, Rodez. Émile ne les avait jamais ouvertes. Sa femme, Jeanne, lui disait qu'il fallait les brûler, ou les rendre, ou au moins en parler au receveur. Émile répondait qu'il verrait. Il ne voyait rien, en fait, il repoussait.
Ce mardi-là, il pleuvait. Émile poussa son vélo dans la montée, la pélerine dégoulinante, et s'arrêta deux fois pour souffler, car la montée était plus dure sous la pluie. Il trouva Marthe à sa place habituelle, sous l'auvent. Elle lui tendit l'enveloppe.
- Vous la porterez vite, Émile. C'est important, cette fois.
- Elles sont toutes importantes, madame Calmels.
- Celle-là plus que les autres.
Il glissa la lettre dans sa sacoche et continua sa tournée. Chez les Bouscarel, le fils aîné écoutait un transistor posé sur le rebord de la fenêtre. On y entendait les Beatles, et la mère criait de baisser le son. Au café de la place, juste en face de l'église, le patron lui servit un petit blanc malgrés l'heure matinale.
Le soir, Émile resta longtemps assis devant le tiroir ouvert. La lettre du jour était posée sur la toile cirée. Plus importante que les autres. Il était omnibulé par cette phrase. Il se trouvait devant un dilemne qu'il avait longtemps refusé de regarder en face : ouvrir une lettre qui ne lui appartenait pas, ou continuer à faire semblant.
- Ouvre-la, dit Jeanne. Si elle est malade, si elle a besoin de quelque chose, il faut le savoir.
Il l'ouvrit lentement avec le couteau à beurre, comme si l'enveloppe pouvait se plaindre, et déplia lentement la feuille. Une seule page, d'une écriture penchée et soignée.
« Ma chère Louise,
Le cerisier a donné cet été plus que jamais. Je suis allée ceuillir les dernières avec la petite des Bouscarel, j'en ai fait des confitures, et j'en ai encore. Le docteur dit que mon cœur fatigue. Quand à moi, je dis qu'il en a bien le droit après quatre-vingt-deux ans. Je voudrais que tu me répondes une fois, rien qu'une fois. Je sais bien que tu ne peux pas. Mais quelqu'un peut. »
Émile relut la lettre trois fois. Puis il leva les yeux vers Jeanne, qui le regardait déjà.
- Elle sait, dit Jeanne. Elle a toujours su.
Ils passèrent la soirée à chercher comment faire.
- Nous nous sommes rendus compte d'une chose, finit par dire Jeanne vers minuit. On ne connaît même pas l'écriture de Louise.
Elle proposa d'apeller l'institutrice, mademoiselle Rouquette, qui avait une belle main et qui ne répétait jamais rien.
L'institutrice vint le lendemain, après la classe. Elle écouta toute l'histoire sans l'interrompre. Quand Émile eut fini, elle demanda seulement à voir les lettres. Elle passa la soirée à les lire, parmis les tasses de café froid, et à la fin elle avait les yeux rouges.
- Je ne veux pas être rénumérée, dit-elle quand Émile parla de la dédommager. Je le fais pour elle.
La première réponse partit le mardi suivant. Mademoiselle Rouquette avait cherché longtemps une écriture un peu ronde, un peu maladroite, celle qu'on imagine à une sœur cadette. Émile glissa l'enveloppe dans la boîte de Marthe au lieu de la lui remettre en main propre. Il n'osait pas, en fait.
Le mardi d'après, il descendit jusqu'au pont, là où la maison de Marthe faisait l'angle avec le lavoir, le cœur battant. Elle l'attendait sur le pas de sa porte, mais ne lui tendit pas d'enveloppe. Elle le regarda longtemps, avec cet air que les vieilles gens réservent aux enfants qui ont fait une bêtise et ne le savent pas encore.
- Vous direz à mademoiselle Rouquette qu'elle fait trop de fautes pour une institutrice. Louise n'en faisait aucune.
Émile resta planté là, sans trouver quoi répondre. Elle sourit.
- Mais vous lui direz aussi de continuer.
Les lettres continuèrent tout l'hiver. Marthe écrivait le mardi, mademoiselle Rouquette répondait le vendredi, et Émile portait le courrier entre les deux, ce qui était en fait son métier. Il arrivait que Marthe donne au café des nouvelles de Louise et de ses rhumatismes. Personne ne la contredisait. Le patron du café disait que Montvalès était le seul village de Lozère où les morts répondaient au courrier.
Marthe Calmels mourut en avril, d'un infractus, dans son fauteuil près de la fenêtre. On trouva sur la table une dernière lettre cachetée, adressée cette fois à mademoiselle Rouquette. Après qu'on l'ait enterrée, Émile porta la lettre à l'école lui-même, dans la fourgonnette de La Poste que le receveur lui prêtait pour les grandes occasions.
L'institutrice l'ouvrit devant lui, dans la classe vide. Elle lut, puis lui tendit la feuille. Il n'y avait que trois lignes.
« Merci pour Louise. Elle écrivait mieux que vous, mais vous l'avez rendue plus vivante qu'elle ne l'a jamais été. Continuez d'écrire, à quelqu'un d'autre. »
Émile rentra à pied, le vélo à la main, sans siffler. Le soir, il vida le tiroir de la cuisine. Les cent cinquante lettres qu'elle avait écrit à une morte, il les rangea dans une boîte à chaussures qu'il monta au grenier. Jeanne ne lui dit pas de les brûler.